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Angèle : de phénomène belge à figure majeure de la pop francophone

il y a 2 jours
11 min de lecture


En 2017, Angèle Van Laeken joue encore dans de petites salles et se fait connaître grâce aux vidéos qu’elle publie sur les réseaux sociaux. Neuf ans plus tard, son troisième album annoncé, Instinct, affiche des collaborations avec Justice, Soulwax, SebastiAn et Caroline Polachek.

Entre les deux, une carrière s’est construite à une vitesse inhabituelle : Brol, Balance ton quoi, Fever avec Dua Lipa, Nonante-Cinq, les grandes tournées, Coachella et une visibilité qui dépasse progressivement les frontières de la francophonie.

Mais les chiffres et les grandes scènes ne racontent qu’une partie de cette évolution. Depuis ses débuts, Angèle cultive surtout un contraste devenu sa signature : une voix douce, des mélodies accessibles et souvent dansantes pour des chansons qui parlent de jalousie, de solitude, de sexisme, de célébrité ou du regard des autres.

De Brol aux premiers titres dévoilés d’Instinct, cette formule n’a pas disparu. Elle s’est transformée.


Angèle : de phénomène belge à figure majeure de la pop francophone | Vinyles & Vintage
Angèle : de phénomène belge à figure majeure de la pop francophone

Bruxelles, le piano et les premiers morceaux

Angèle Joséphine Aimée Van Laeken naît le 3 décembre 1995 à Uccle et grandit à Linkebeek, près de Bruxelles.

La création fait partie de son environnement familial. Son père, Serge Van Laeken, connu sous le nom de Marka, est chanteur. Sa mère, Laurence Bibot, est comédienne et humoriste. Son frère aîné deviendra rappeur sous le nom de Roméo Elvis.

Angèle commence le piano vers l’âge de cinq ans et le pratique pendant des années. Elle passe également par une école de jazz à Anvers et accompagne son père aux claviers. Avant les clips et les grandes scènes, elle joue seule dans des cafés bruxellois, derrière son piano, mêlant reprises et premières compositions.

Cette scène belge continue d’ailleurs de faire émerger de nouvelles personnalités, à l’image d’Iliona, autre voix bruxelloise qui fait dialoguer chanson, pop et électronique.

Cette formation laisse une trace durable. Même lorsque l’électronique prendra davantage de place dans ses disques, les chansons resteront largement construites autour de mélodies très lisibles et d’une voix rarement démonstrative.

À partir de 2015-2016, un autre espace lui permet de se faire connaître : les réseaux sociaux. Angèle y publie de courtes vidéos, des reprises et des séquences où la musique côtoie déjà l’autodérision.

En 2017 paraît La Loi de Murphy. Le titre fait basculer cette visibilité numérique vers une carrière discographique.

La chanson possède déjà plusieurs éléments que l’on retrouvera ensuite : une mélodie immédiatement saisissable, une façon très quotidienne d’écrire et une interprétation qui privilégie la proximité plutôt que la puissance vocale.

Un an plus tard, Brol va donner une tout autre dimension à cette formule.


Brol : une pop légère qui ne raconte pas toujours des choses légères

Sorti en octobre 2018, Brol porte un titre typiquement belge. Un « brol », c’est un désordre, un amas de choses disparates.

Le mot convient bien à un album où des chansons en apparence légères abordent des sujets nettement moins insouciants.

La Thune parle du rapport à l’argent et à la réussite. Jalousie s’attarde sur l’insécurité amoureuse. Victime des réseaux observe les mécanismes de comparaison entretenus par les médias sociaux. Ta reine évoque un amour entre femmes. Dans Flou, le succès et ses effets commencent déjà à entrer dans l’écriture.

La fabrication du disque est relativement dépouillée.

Tristan Salvati, collaborateur essentiel d’Angèle depuis cette période, décrira Brol comme un « no-guitare album ». Les rythmiques sont largement programmées et une partie du travail s’effectue dans un environnement bien plus modeste que les studios qui accompagneront le disque suivant.

Cette économie de moyens contribue à son identité.

Sur La Thune, les éléments rythmiques et les claviers laissent beaucoup d’espace à la voix et au refrain. La production n’essaie pas de remplir chaque silence : elle organise plutôt quelques éléments autour de la mélodie.

Jalousie repose sur un principe comparable. La voix reste douce et contenue alors que le texte décrit quelque chose de beaucoup moins apaisé. Cette distance entre ce que raconte la chanson et la manière dont elle sonne deviendra l’un des procédés les plus reconnaissables d’Angèle.

Tout oublier, enregistré avec Roméo Elvis, élargit encore le public de l’album. Le contraste des deux voix — le chant souple d’Angèle face au phrasé de son frère — apporte au morceau une dynamique différente sans rompre avec la simplicité mélodique de Brol.

Mais c’est Balance ton quoi qui va donner à cette première période une portée dépassant largement le cadre du disque.


Angèle - Nonante-Cinq | Vinyles & Vintage
Angèle - Nonante-Cinq

Balance ton quoi : quand une chanson dépasse son intention initiale

Le titre fait directement écho au slogan « Balance ton porc », apparu dans le contexte du mouvement #MeToo.

Angèle expliquera pourtant qu’elle n’avait pas conçu la chanson comme un manifeste. Elle parlait plutôt d’un « état des lieux » de situations vécues en tant que jeune femme : remarques, comportements sexistes et expériences ordinaires rencontrées dans la rue ou au travail.

Quelques mois après la sortie de Brol, elle constate que le morceau est devenu, selon ses propres mots, « malgré [elle] politique ».

Musicalement, Balance ton quoi reste fidèle à la méthode du premier album. Le propos est frontal, mais il est porté par une pop souple plutôt que par une musique cherchant à souligner la gravité du sujet. Le refrain répétitif et la diction presque conversationnelle évitent l’emphase.

Le clip réalisé en 2019 par Charlotte Abramow pousse plus loin cette logique. Pierre Niney apparaît notamment dans une « Anti-Sexism Academy » où les situations sont traitées par l’absurde et la comédie.

Le succès du morceau montre alors quelque chose d’important dans l’écriture d’Angèle : un sujet social peut entrer dans une chanson populaire sans que celle-ci abandonne son humour, sa mélodie ou son langage quotidien.

Après Brol, la difficulté sera précisément de conserver cette identité alors que les conditions de création ne sont plus du tout les mêmes.


Nonante-Cinq : changer le son sans perdre les chansons

Le deuxième album est écrit dans un contexte radicalement différent.

Lorsque Brol était en préparation, Angèle était encore en train de construire son public. Quand elle travaille sur Nonante-Cinq, chaque nouvelle chanson est désormais attendue.

Une grande partie des textes naît pendant la période du confinement. Angèle expliquera ensuite avoir davantage retravaillé son écriture que sur le premier album. Sur Brol, disait-elle, elle pouvait écrire puis laisser rapidement le texte en l’état. Cette fois, elle réfléchit davantage à la façon d’aborder les sujets.

La transformation s’entend également dans la production.

Là où Brol reposait largement sur des batteries programmées, des claviers et une fabrication relativement artisanale, Nonante-Cinq accueille davantage d’instruments joués : basse, guitare, batterie et cordes entrent dans le paysage sonore. Une partie importante du travail passe également par les studios ICP à Bruxelles.

Le résultat n’est pas une rupture.

Bruxelles je t’aime conserve cette façon très directe de construire une mélodie et un refrain. Mais l’accompagnement paraît moins nu que sur les premiers titres. Les arrangements occupent davantage l’espace et la chanson est pensée pour une échelle que les débuts d’Angèle n’avaient pas encore à prendre en compte.

Libre accentue la dimension dansante tandis que Démons, avec Damso, confronte deux présences vocales très différentes.

Le changement entre les deux albums tient donc moins à une nouvelle identité qu’à un élargissement des possibilités.

Tristan Salvati accompagne cette évolution. Son rôle ne se limite pas à ajouter une production autour des compositions d’Angèle : claviers, programmation, guitare, basse et travail d’arrangement participent progressivement à la couleur des disques.

Le passage de Brol à Nonante-Cinq raconte ainsi une professionnalisation très concrète : davantage de moyens, davantage de musiciens, des studios plus importants — mais toujours la nécessité de laisser la chanson reconnaissable sous la production.


Fever, les grandes scènes et la sortie du cadre francophone

Entre les deux albums, une collaboration modifie l’échelle internationale de la carrière d’Angèle.

En octobre 2020 paraît Fever, enregistré avec Dua Lipa.

Le morceau fonctionne sur la rencontre de deux voix et de deux langues. L’anglais de Dua Lipa et le français d’Angèle se répondent au lieu de transformer cette dernière en chanteuse anglophone. Le français devient ainsi l’un des éléments distinctifs du duo.

La collaboration se prolonge sur scène. Angèle rejoint notamment Dua Lipa au Madison Square Garden de New York en mars 2022.

Sa propre tournée prend elle aussi une dimension nouvelle. Le Nonante-Cinq Tour passe par l’Europe et l’Amérique du Nord, puis Angèle se produit à Coachella en avril 2023.

Ces événements témoignent d’une visibilité internationale réelle, sans suffire à faire d’elle une vedette commerciale mondiale comparable à Dua Lipa. Son ancrage demeure d’abord francophone.

La différence avec les débuts bruxellois reste néanmoins considérable. La scène impose désormais scénographie, chorégraphie, lumières et déplacements à une musique autrefois présentée derrière un piano.

À la fin de la tournée en 2023, Angèle expliquera en être sortie épuisée. Une pause s’impose alors avant le disque suivant.

Cette circulation au-delà du marché francophone rappelle aussi la place particulière prise depuis plusieurs années par la pop belge sur les scènes internationales, dont Stromae constitue l’exemple le plus spectaculaire.


Angèle : de phénomène belge à figure majeure de la pop francophone | Vinyles & Vintage
Angèle : de phénomène belge à figure majeure de la pop francophone

2024 : retrouver de la liberté

L’année 2024 constitue moins une nouvelle « ère » qu’une période de transition.

En août, lors de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Paris, Angèle interprète Nightcall aux côtés de Kavinsky et Phoenix. La rencontre avec cet univers électronique intervient alors qu’elle réfléchit déjà à la suite de sa propre musique.

Quelques mois plus tard, dans un entretien publié en décembre 2024, elle revient sur ce que le succès a changé dans sa façon de travailler.

« Pourquoi ça a marché aussi vite, au début ? Parce que c’était spontané », explique-t-elle alors. Avec la professionnalisation, estime-t-elle, une partie de ce naturel s’est perdue.

Elle évoque également son besoin de contrôler son travail. Pendant longtemps, explique-t-elle, elle voulait prouver qu’elle était bien chanteuse, autrice et productrice et craignait d’être « dépossédée » de sa musique.

Deux références occupent alors une place particulière dans ses réflexions.

La première est Charli XCX et son album Brat. Angèle admire notamment sa manière d’assumer une culture club et une attitude qu’elle qualifie de « presque punk ». Elle reconnaît elle-même avoir parfois tendance à « lisser » son propos par peur du bad buzz.

L’autre choc vient du documentaire consacré à DJ Mehdi. Angèle raconte avoir envoyé des messages enthousiastes à Tristan Salvati jusque tard dans la nuit après avoir regardé les épisodes.

Ces références ne permettent pas de décréter que son futur album sonnera comme Charli XCX ou DJ Mehdi. Elles révèlent en revanche ce qui l’intéresse à ce moment-là : des artistes capables de circuler entre les genres et de conserver une liberté que la professionnalisation peut parfois rendre plus difficile.

Lorsque de nouvelles chansons apparaissent en 2026, cette curiosité pour l’électronique devient beaucoup plus audible.


En 2026, le club entre franchement dans la musique d’Angèle

Quatre morceaux publiés avant l’arrivée d’Instinct permettent d’observer cette évolution sans prétendre résumer l’album entier.

Ce rapprochement entre chanson francophone et textures électroniques s’inscrit dans un paysage beaucoup plus large, également exploré, de manière très différente, par des artistes comme Zaho de Sagazan.

Le premier, What You Want, paraît en février 2026 avec Justice.

La collaboration commence après un concert du duo à Bruxelles fin 2024. Angèle leur fait entendre plusieurs démos, parmi lesquelles ce morceau encore en chantier.

La rencontre fonctionne d’abord par contraste. Là où sa voix conserve une douceur et une proximité familières, Justice apporte une production plus dense et plus abrasive. Le rythme et les textures électroniques occupent davantage l’espace qu’à l’époque de Brol, sans obliger Angèle à forcer son interprétation pour rivaliser avec eux.

Avec Dis-le, publié en juin, le mouvement se poursuit autrement. La répétition du titre agit comme un motif autour duquel se construit la chanson. La pulsation électronique est plus directement orientée vers la danse tandis que la voix reste très intelligible au centre du mixage.

Le sujet demeure intime : dire ce que l’on retient, nommer ce qui blesse ou inquiète.

C’est une évolution intéressante de la vieille formule d’Angèle. Le contraste entre musique et paroles existe toujours, mais la production qui l’entoure est devenue plus physique.

Une seule vie, dévoilé à la fin de l’été, poursuit la réflexion autour du choix et de l’action. Son clip, réalisé par Thomas Mailaender et tourné en 16 mm, privilégie des procédés réalisés devant la caméra — miroirs, surimpressions et stop motion — plutôt qu’une accumulation d’effets numériques. L’éclipse solaire du 12 août 2026 y est également intégrée.

Puis arrive Love Triangle, publié le 29 septembre avec Caroline Polachek et SebastiAn.

C’est peut-être le morceau qui montre le plus clairement le déplacement opéré depuis Brol.

Une boucle d’arpège électronique et une pulsation insistante installent immédiatement le morceau dans un registre beaucoup plus proche du club. Les voix circulent ensuite entre les trois univers : Angèle chante en anglais, tandis que Caroline Polachek passe notamment du français à l’anglais.

Le sujet, lui, pourrait presque appartenir au premier album : désir, jalousie, incertitude et peur de perdre.

La surface a changé. Le goût pour les contradictions beaucoup moins.

Ces quatre chansons indiquent une présence plus forte des musiques électroniques et de la culture club dans le travail récent d’Angèle. Elles ne permettent pas pour autant de décrire Instinct dans son ensemble : treize morceaux sont annoncés, dont neuf restent encore à découvrir au moment où ces lignes sont écrites.


Angèle : de phénomène belge à figure majeure de la pop francophone | Vinyles & Vintage
Angèle : de phénomène belge à figure majeure de la pop francophone

Instinct : une nouvelle étape dans l’évolution musicale d’Angèle

Avec Instinct, dont la sortie est annoncée pour le 16 octobre 2026, Angèle poursuit une évolution amorcée après Nonante-Cinq. Ce troisième album réunit treize titres et plusieurs collaborations qui témoignent de son intérêt croissant pour les musiques électroniques : Justice participe à What You Want, Soulwax à Trop, tandis que Caroline Polachek et SebastiAn l'accompagnent sur Love Triangle.

Angèle présente ce projet comme une forme de journal intime musical, nourri par les trois années écoulées depuis sa précédente tournée. La notion d'instinct traverse les morceaux dévoilés avant la sortie : exprimer ce que l'on ressent, faire des choix, accepter ses désirs et les incertitudes qui les accompagnent.

Les premiers extraits révèlent une place plus importante accordée aux rythmes électroniques et à la culture club. Pourtant, derrière ces nouvelles sonorités, on retrouve plusieurs thèmes familiers de son écriture : les relations amoureuses, le doute, la jalousie et la difficulté de prendre certaines décisions.

Cette évolution prolonge ainsi un trait déjà présent sur Brol : faire cohabiter des mélodies accessibles avec des préoccupations plus intimes, parfois moins légères que ne le laisse supposer la musique.


De phénomène belge à figure majeure de la pop francophone

En 2018, la rapidité du succès d’Angèle pouvait encore faire penser à un phénomène lié à une époque, à quelques chansons et à l’efficacité nouvelle des réseaux sociaux.

Huit ans plus tard, cette explication ne suffit plus.

Brol a installé un vocabulaire musical et visuel reconnaissable. Nonante-Cinq a montré qu’il pouvait évoluer sans disparaître. Fever a élargi sa visibilité hors de la francophonie, tandis que les tournées l’ont menée jusqu’à Coachella et sur de grandes scènes internationales.

Cette question — conserver une identité identifiable tout en faisant circuler sa musique au-delà de son territoire d’origine — traverse également le parcours de Jain, autre figure française d’une pop pensée à l’échelle internationale.

Les collaborations de 2026 montrent à leur tour la place qu’elle occupe désormais. Justice, Soulwax, SebastiAn et Caroline Polachek ne viennent pas du même univers, mais chacun inscrit Angèle dans des réseaux musicaux qui dépassent largement la chanson française traditionnelle.

Cela ne permet pas d’affirmer qu’elle aurait créé une école ou qu’une génération entière d’artistes travaillerait sous son influence. Les témoignages directs manquent pour établir une telle filiation.

Son importance se mesure plus simplement dans la durée de sa présence, l’échelle prise par ses concerts, la circulation de ses chansons et sa capacité à faire évoluer une formule qui aurait facilement pu se figer après Brol.

Depuis ses débuts, Angèle conserve surtout un principe étonnamment stable : ne pas faire sonner une chanson exactement comme son sujet pourrait le laisser attendre.

La jalousie peut prendre une forme légère. Le sexisme entrer dans une mélodie pop. L’inquiétude se chanter doucement. En 2026, des interrogations intimes peuvent désormais se retrouver au milieu d’une production destinée à faire bouger les corps.

C’est probablement dans cette continuité, davantage que dans les changements d’image ou les collaborations prestigieuses, que se joue la suite.

Au moment où paraît cet article, neuf morceaux d’Instinct restent encore inconnus. Ce sont eux qui permettront de savoir si l’électronique et le club entendus dans les premiers singles constituent la nouvelle architecture de sa musique ou seulement l’une de ses directions.

Pour Angèle, la question n’est donc plus de reproduire Brol. Elle est désormais de savoir jusqu’où cette pop peut se déplacer tout en restant immédiatement reconnaissable.

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